
Les copains,
Depuis les balbutiements de mon existence, j’ai appréhendé le monde à contre-courant, comme si je déchiffrais une partition invisible aux yeux du commun.
Je n’ai jamais su me mouvoir dans ces contours rigides et rassurants que la société dessine pour les enfants sages, conformes et dociles.
Dès mes premiers pas, j’ai senti la vibration d’un exil intérieur, la certitude de ne pas appartenir au même univers perceptif que mes semblables.
Mes centres d’intérêt étaient d’une étrangeté troublante aux yeux des autres ; mon langage, un dialecte d’étoiles incompris.
Mes besoins, eux, ne trouvaient nul écho.
Ainsi, je me suis tenue en marge, isolée même au sein de la foule, comme un astre solitaire orbitant hors de toute constellation connue.
J’ai grandi avec cette sensation sourde et persistante d’être une dissonance dans une symphonie sociale trop uniforme. On m’accusait d’être « dans la lune » ; mais la vérité est bien plus abyssale : j’étais engloutie dans une marée sensorielle, submergée par un univers trop éclatant, trop strident, trop précipité.
Ma pensée, quant à elle, s’apparente à une forêt primaire en perpétuel foisonnement.
Une idée n’en chasse pas une autre : elle s’enracine, se ramifie, engendre une myriade de bourgeons inattendus. Mon esprit est un feu d’artifice permanent, un kaléidoscope incandescent où s’entrechoquent images, sons, mots et sensations dans une danse effervescente.
Tout cela est d’une richesse inouïe, mais perçue par une société linéaire comme une aberration, un obstacle à la conformité.
Quand je suis arrivée en 4ème, je me suis retrouvée en enfer. J’y ai subi les assauts verbaux et psychologiques d’une prof de français qui, faute d’empathie, s’érigeait en bourreau de mon hypersensibilité.
Maladroite, gauche dans mon corps encore balbutiant, j’étais pour elle la caricature vivante de l’échec : « la nulle », « la moins que rien ».
Je me souviens encore de cette rédaction si mal notée et pourtant si brillante que Soeur Hélène, deux ans plus tard, avait tant appréciée. Le même sujet valait 6/20 pour la première et 17 pour la seconde. C’est là que j’ai su que je n’étais pas l’âne que l’on tentait de me faire croire.
Jour après jour, elle s’acharnait à me réduire à néant.
J’étais une adolescente en pleine éclosion, fragile et vulnérable, et elle s’évertuait à me piétiner. Rien, absolument rien ne saurait jamais justifier la cruauté d’un adulte envers une âme en construction.
Pour te dire, lors d’une réunion parents professeurs, cette enseignante avait été si désagréable en parlant de moi que mon père l’a remise vertement à sa place. Cela ne lui a pas plu, ils se sont empoignés par le col et c’était à celui qui allait gueuler le plus fort. J’étais pétrifiée.
Peu à peu, j’ai sombré dans une phobie scolaire dévorante.
J’ai fini par m’effriter, par décrocher.
J’étais cette adolescente que l’on désignait du doigt :
« Baisse les yeux ! »
« Tu ferais mieux de retourner à la maternelle ! »
« Redescends sur Terre ! »
J’étais desespérée, un corps en état d’alerte perpétuelle, une adolescente naufragée que personne ne daignait secourir.
Et pourtant… malgré la douleur, malgré l’isolement, malgré la violence du monde…
Je continuais d’aimer la vie.
Et je l’aime encore aujourd’hui, viscéralement.
Je m’extasie devant un rayon de lumière qui se pose sur une feuille, je contemple la perfection d’une goutte d’eau glissant sur une vitre, je me perds dans l’abîme d’un regard félin ou dans la fragilité éphémère d’un pétale.
Je ressens tout, démesurément, sans filtre, sans digue.
Non, je ne suis pas dépourvue d’empathie.
Au contraire, j’en déborde à m’en noyer.
Je pleure pour ces « détails » que la majorité relègue au néant, mais qui, pour moi, recèlent des galaxies entières.
À 51 ans, enfin, le voile s’est levé : j’ai reçu le diagnostic d’autisme.
Ce jour-là, j’ai compris que je n’étais pas défectueuse ou inachevée.
J’étais simplement différente.
Et cette différence, pour la première fois, avait un nom.
Je n’étais plus seule dans mon silence abyssal.
Je n’étais ni « trop », ni « pas assez ».
J’étais moi. Enfin.
Aujourd’hui, je me tiens debout, lucide et souveraine.
Je suis une femme qui a traversé les gouffres de l’incompréhension, la morsure du rejet, l’âpreté des non-dits. Et pourtant, j’ai conservé, envers et contre tout, une capacité d’émerveillement presque enfantine, une faculté à voir la lumière dans les choses les plus infimes.
Et à cette enseignante, même si ces mots ne l’atteindront jamais, je souhaite dire ceci :
Vous n’avez jamais su percevoir l’enfant lumineuse que j’étais.
Aujourd’hui, je suis devenue une femme indomptable que vous ne briserez plus jamais car ce que vous avez tenté d’éteindre est précisément ce qui confère aujourd’hui ma force la plus inaliénable. Je suis enfin moi !









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